« LE MENSONGE ET LA VERITE »

(L’Inganno e la Certezza)

 

Nouvelle de Mario SOLDATI (1906-1999)

tirée de

44 novelle per l’estate (Milan, Arnoldo Mondadori Editore, 1979)

et traduite de l’italien par Bruno FORNASIER

 

 

(1/5) = Ier dimanche de l’Avent

 

Pour moi, le monde changea de couleur – les murs de la classe, le tableau noir, la carte géographique du Piémont, les bancs noirs tout entaillés, les visages de mes camarades de Seconde élémentaire(1), qui, en ce moment même, étaient en train de rire de moi, le haut et noir bureau, le maître, Monsieur Bortoli, qui riait lui aussi, les fenêtres donnant sur la grande cour, les rares platanes maintenant dépouillés, le ciel gris de Turin au mois de décembre – pour moi, le monde changea de couleur lorsque, le matin de l’avant-veille de Noël, je découvris que l’Enfant Jésus n’existait pas.

J’étais au tableau noir. Monsieur Bortoli m’avait demandé :

« Et toi, qu’as-tu demandé comme cadeau de Noël ?

- Une bicyclette.

- Et comment l’as-tu demandée ?

- J’ai écrit une lettre.

- Et puis, la lettre, à qui l’as-tu donnée ?

- A personne.

- Mais enfin, comme tous les autres, tu as dû la donner à ton papa ou à ta maman !

- Non, à personne.

- Et alors, qu’en as-tu fait de cette lettre ?

- Hier soir, avant de m’endormir, je l’ai laissée sur ma table de nuit. Et ce matin quand je me suis réveillé, la lettre n’était plus là.

- Très bien. Ça veut dire que ton papa ou ta maman l’a prise.

- Bah, non.

- Pourquoi non ?

- Parce que… parce que l’Enfant Jésus n’a besoin de personne. »

 

(1) Ce niveau de classe équivaut, en France, à l’actuel CE1 [Note du Traducteur].

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(2/5) = IIe dimanche de l’Avent

 

            A ce moment-là, tous mes camarades de classe éclatèrent de rire. Je les revois encore, devant la lumière froide des fenêtres donnant sur la grande cour, tous debout, avec leurs petites blouses noires, qui riaient à gorge déployée, s’agitaient, criaient et tapaient des pieds, pendant que l’un d’eux reprenait une rengaine que je ne comprenais pas. Non, je ne comprenais rien. Je ne comprenais même pas qu’ils riaient de moi. Je ne le compris qu’au bout d’un certain temps, en me rendant compte que tous me regardaient. Mais je ne compris la situation – le retard avait été précisément une défense instinctive, une façon de ne pas vouloir comprendre – que lorsque je réussis à saisir les paroles de la rengaine :

« Ouhhh ! Ouhhh ! Il croit encore à l’Enfant Jésuuus ! Il croit encore à l’Enfant Jésuuus ! »

Et alors, quelle douleur ! Un mal intense et profond, comme un coup en pleine poitrine qui m’avait coupé le souffle.

J’avais alors sept ans. Né et élevé dans la douceur ouatée d’une éducation bourgeoise du début de ce siècle(2), je croyais encore à l’Enfant Jésus : il descendait en cette nuit sur la Terre, entrait dans notre maison et dans chacune des maisons, disposait les cadeaux en bel ordre autour de la crèche, surgie elle aussi par enchantement et donc construite miraculeusement, mais personnellement, par l’Enfant Jésus dans le coin d’une lucarne ; et je la découvrais le lendemain matin, à mon réveil brusque et enfiévré, en me précipitant dans le couloir. Je savais aussi, pour l’avoir vu chez mes cousins et même ailleurs, que dans chaque maison la crèche était un peu différente et surgissait à divers endroits, je savais même que dans quelques-unes l’Enfant Jésus dressait au contraire un sapin de Noël et laissait les cadeaux au pied de l’arbre ou les suspendait aux branches.

(2) Cette précision correspond à la vie même de Mario Soldati qui est né en 1906 dans une vieille famille turinoise [NdT].

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(3/5) = IIIe dimanche de l’Avent

 

Ainsi, grande était ma foi ; et ma douleur de la perdre était si grande que, sur le moment, j’interprétai de manière optimiste ces rires, comme une blague cruelle de mes camarades, tous d’accord contre moi. Jusqu’à ce que, voyant que même le maître amusé continuait à rire, je finisse par céder.

J’avais toujours et très tranquillement pensé que, dans la vie, quand quelqu’un croit à quelque chose comme moi je croyais à l’Enfant Jésus, il était impossible qu’il ne s’agît pas de la vérité et c’est précisément cela, et cela seulement, qui me faisait souffrir. Que mon papa et ma maman, que mes grands-parents, mes oncles, mes cousins, mes amis, qu’eux tous jusqu’alors m’eussent menti, et que maintenant mes camarades et le maître rissent de moi, je le regrettais vraiment : mais ce n’était rien comparé au fait – Ah ! Bien sûr ! C’est ainsi que sont les choses ! – au fait que, dans la vie, le mensonge fût possible, un mensonge énorme et terrible comme celui-là ! En somme, ce fut ma première désillusion : brève par la durée, mais la plus grave peut-être parmi toutes les désillusions que j’ai éprouvées, depuis lors jusqu’à aujourd’hui, soixante-sept ans après. Un doute total ou, comme on dirait de nos jours, existentiel, s’insinua à partir de ce moment dans ma conscience. Il est probable, commençai-je à me dire alors, que rien n’existe vraiment, si ce n’est ce que l’on peut voir, toucher, expérimenter.

A mes enfants, je n’ai pas voulu, même dans leur âge le plus tendre, leur procurer une douleur comme la mienne : je ne leur ai pas raconté d’histoires : et, quelles qu’aient été leurs questions, je leur ai toujours répondu avec une parfaite sincérité.

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(4/5) = IVe dimanche de l’Avent

 

Jusqu’au moment où je crus à l’Enfant Jésus, ce fut donc cela le cadeau de l’Enfant Jésus, le plus beau de tous les cadeaux que j’aie jamais reçu ?

Je me les repasse rapidement en mémoire. Je ne me les rappelle pas tous. Comment le pourrais-je ? Mais j’en trouve un, un seul, qui, quand j’y repense, m’émeut encore. C’est un cadeau qui a marqué ma vie et qui l’a peut-être marquée parce que, tout surpris de le recevoir, je le trouvai extraordinaire, presque miraculeux.

Une jeune fille, il y a de cela de nombreuses années, une jeune fille de Fiume(3), très jeune, belle, étrange, froide et charmante, m’offrit pour Noël une paire de bretelles. Je ne me souviens pas bien comment étaient ces bretelles. Je sais qu’elles étaient très élégantes, différentes de toutes les autres que j’avais eues jusqu’alors, et différentes aussi de celles que je voyais dans les boutiques les plus à la mode. Il me semble me rappeler qu’elles étaient bleu ciel. Ou bien ce sont ses yeux bleus à elle qui maintenant influencent ma mémoire ?

Pour une raison qui alors me sembla mystérieuse, mais que maintenant je m’explique par la simple constatation que j’étais amoureux d’elle, même si je croyais ne pas l’être, je me souviens parfaitement que le cadeau des bretelles fut, pour moi, une révélation. Je connaissais cette jeune fille et je la fréquentais depuis quelques mois, me retrouvant avec elle tous les jours : mais jusqu’au moment du cadeau des bretelles j’avais toujours pensé qu’elle ne m’aimait pas, qu’elle ne pouvait pas m’aimer à cause de son caractère, de la froideur même de son tempérament original. Cependant, les bretelles suffirent à me faire douter : mais alors, me dis-je, mais alors, peut-être m’aime-t-elle ?

(3) Port de la Mer Adriatique situé sur la côte est de l’Istrie, la ville de Fiume, aujourd’hui Rijeka en Croatie, fut rattachée à l’Italie entre 1919 et 1947 [NdT].

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(5/5) = NOËL

 

Cette jeune fille de Fiume est ensuite devenue ma femme, elle est la mère de mes enfants, elle est la compagne de ma vie. Depuis bientôt quarante ans que nous vivons ensemble, elle ne m’a jamais dit une seule fois qu’elle m’aime. Quarante années de travail, de sacrifices, de dévouement conjugal et maternel devraient me persuader qu’il s’agit là d’une réticence formelle, d’une réserve mentale en total accord avec son caractère libre qui dédaigne les paroles et apprécie seulement les faits. Mais, pour ma part, aucune de ces considérations, si bien raisonnées soient-elles, ne pèse autant que le cadeau préhistorique des bretelles. Peut-être est-ce parce que je suis un lettré et que, contrairement à elle, je mesure les paroles bien plus que les faits, mais je continue à douter parfois de son affection. Si je veux la consolation d’une certitude absolue, je dois encore penser aux bretelles.

Et alors, me direz-vous ? En fait, le mensonge de ma mère n’était pas vraiment un mensonge. Peut-être bien que le don de l’amour existe.

 

 

 

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